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Bigata, passeuse de dessins

Danielle Bigata nous montre l’exemple, avec son dernier ouvrage de dessins, d’une voyageuse à l’infatigable sensibilité. Seule, accompagnée, des sculptures dans la tête et toujours le crayon en main, ses quatre à cinq voyages annuels sont pourtant d’un sain épuisement, puisqu’ils permettent à nombre de Français de saisir le monde dans la courbe d’un croquis ou dans un sourire taillé dans le bronze.

« Cela fait quarante ans que je voyage, mais l’idée d’en faire profiter mes semblables remonte aux années 90 », annonce l’artiste, sans rougir des difficultés du début : un premier ouvrage, en 1992, retrace en dessin ses propres rencontres avec des personnages aussi célèbres que déracinés, tels que Mère Teresa ou Florence Arthaud. S’il rencontre peu de succès, ce n’est pas pour décourager l’artiste déjà renommée, puisqu’elle travaille avec les Monuments Historiques, et expose à New-York. Aussi, depuis le début des années 2000, trois nouveaux ouvrages ont vu le jour, pour le plus grand bonheur des lecteurs (ou « regardeurs »…) : Bigatanes, en 2002, et Vies à vies : carnets de voyage en 2006.

Face à faces en est le digne héritier, publiant des dessins inédits dans une édition luxueuse : en sortant le livre de son coffret, on découvre une toile couleur Cognac, scellée par la signature de l’artiste. Le mystérieux regard du bédouin dessiné sur la couverture invite à tourner la première page et parcourir la préface du réalisateur et écrivain Jean Vautrin. On se passera cependant très vite de mots : outre la biographie de l’auteur et six pages de présentation ethnique disséminées dans les 128 pages du livre, tout est dessin. Mais dans quel sens le lire ?

Le planisphère, en page d’ouverture, en donne une idée : comme on découvre le monde. On peut dévorer ce livre tout d’un coup, au hasard de nos envies ou  en explorant une zone définie, avec un choix de 32 pays. Pour n’en citer que quelques uns « de gauche à droite », comme le dit son auteur peu conventionnel : Polynésie, Marquises, Île de Pâques, Amazonie, Cuba, Éthiopie, Afghanistan, Cuba, … Chaque page porte son propre sens, ce qui permet également de l’appréhender isolément, ou de l’afficher en décoration grâce à la reliure en spirale située en haut, et non sur le côté.

A chaque dessin, donc, son histoire propre. Elle commence par les trente ou quarante mots que Bigata apprend systématiquement dans chaque dialecte des peuples qu’elle rencontre. Ce qui aide le sourire à surmonter la surprise, et bientôt le cercle s’ouvre pour laisser une place à l’illustratrice. Quelques gestes, des regards de confiance, et elle sort son carnet, « jamais vierge, pour ne pas les faire passer pour des bêtes de foire que je serais spécialement venue examiner. » Le voyage est un prétexte à la rencontre. Et ça marche ! Danielle abonde d’anecdotes plus concluantes les unes que les autres. « Un jour, nous étions un groupe de quatre, notre agence avait réussi à nous introduire à la cour d’un roitelet du Togo pendant un voyage sur le fétichisme tribal. Sous le regard grave de sa douzaine de ministres, le roi déclare que les étrangers doivent payer pour le ciment de son nouveau palais. C’était gênant… Je lui ai alors proposé un marché. Attentif, il m’a regardée avec attention alors que je sortais crayons et cahier. Une fois son portrait fini, je lui ai donné en lui proposant d’en faire des photocopies et de les vendre pour financer ses chantiers ! Tout le monde était aux anges. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


S’il devient de plus en plus facile de voyager seule avec l’âge et l’expérience, la préférence de Bigata reste au voyage en groupe.  « D’abord, cela fait gagner du temps : alors que les autres discutent, je peux dessiner plus facilement. » Mais n’est-il pas fatigant, pour des voyageurs curieux et dynamiques, de devoir traîner un artiste méticuleux dans ses bagages ? « Effectivement, les deux premiers jours, cela peut agacer. Mais mes compagnons comprennent très vite leur intérêt : un dessinateur, c’est une bonne raison supplémentaire de nouer contact avec la population. » Au sein du groupe, chacun donne de son talent pour un enrichissement général. Danielle en sait quelque chose, elle est partie pas moins de onze fois avec clubaventure.

C’est aussi le sens plus général que l’auteur voit à sa vie : « le dessin, c’est le contact, la connaissance, combien même il est indirect pour mes lecteurs. » En dessinant le monde, Danielle escompte bien le faire partager. « Même les plus réfractaires, les moins curieux de mes voisins, en Gironde, s’extasient sur mes sculptures. » Un voyage dépayse deux semaines, mais donne de la matière à partager pour toute une vie.

Face à faces, Danielle Bigata, La part des anges éditions (Libourne), 2011, 128 pages quadri, 17 x 24 cm, sous étui toilé. Filmé à l’unité.

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